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30 / 07 / 2010



Exclusif : Interview de Dominique Vilmot.

Le testament musical de l’abbé Pierre

Un peu moins de trois ans après la mort du fondateur d’Emmaüs, Dominique Vilmot, l’un de ses derniers compagnons de route, annonce qu’il a réalisé un album dans lequel l’abbé Pierre « slame » ses propres textes. Un premier titre est à écouter sur www.cinetelerevue.be.    

Dominique Vilmot, comment avez-vous rencontré l’abbé Pierre ?

En suivant le conseil que m’avait donné Simone Veil d’aller le voir pour aider une amie qui avait subi des brûlures graves. Je me suis souvenu de lui et de ses combats pour les plus démunis. Quand j’étais gamin, j’avais été chercher avec ma mère des petites choses pour vivre à Emmaüs. Là, ils vendaient des objets de récupération. J’ai donc été le voir à Alfortville en 1995.

Décrivez-nous votre premier contact.

D’emblée, il s’est passé quelque chose de fort entre nous. Il m’a souhaité la bienvenue, m’a serré la main, et nous avons entamé une conversation des plus positives. D’ailleurs, c’est ce qui m’a toujours impressionné chez lui : quelle que soit la situation, plus ou moins dramatique, il arrivait toujours à la positiver afin d’avancer et de guérir le mal, au lieu de l’étendre. Nous étions assis tous les deux l’un en face de l’autre. Seuls. Il n’y avait personne autour de lui. D’ailleurs, je l’ai toujours rencontré seul. Il m’a raccompagné en me disant : « Si tu veux, on se voit la semaine prochaine. » Voilà comment a commencé notre histoire. Il avait 83 ans. Moi, j’en avais 29. Par la suite, nous nous retrouvions pratiquement toutes les semaines. Dès le second rendez-vous, nous nous embrassions. Il m’avait proposé de le tutoyer comme tout le monde, mais j’avais refusé parce que j’avais trop de respect pour lui. Une amitié était réellement en train de naître. Il me faisait confiance. Et c’était réciproque. Nous avons parlé de tout et de rien, du monde…

Comment cet incroyable projet d’album est-il né ?


Au bout de deux ou trois rencontres, j’ai pensé : « Il faut que tout le monde écoute ses dires. » Bon, il écrivait des livres, mais les gens lisaient déjà de moins en moins. De plus, il était visionnaire. Il avait tout vécu, tout vu, rencontré les grands de ce monde comme les plus petits dans la misère. L’entendre, c’était impressionnant. Il avait des réflexions profondes avec un regard avant-gardiste. C’était un philosophe. Donc, je voulais que la nouvelle génération connaisse ses messages, qui sont plus que jamais d’actualité. Avant d’être religieux, il était humain. J’ai commencé à chercher quel serait le meilleur moyen pour toucher les jeunes qui ne lisent pas. Pour moi, c’était faire un disque sur lequel il « slamerait ».

Quelle fut la réaction de l’abbé Pierre quand vous lui en avez parlé ?

Il était enthousiaste. Il m’a directement dit oui. Dans le passé, il avait sorti un disque avec un éditeur dans lequel il y avait des bouts de ses phrases. Cette fois, il m’a dit : « L’idéal serait de reprendre, en entier, les discours que j’adresse aux jeunes. » J’ai insisté sur le fait qu’en y ajoutant de la musique, tout pouvait prendre une autre dimension.

Pouvez-vous nous expliquer votre plan de travail avec lui ?


Il avait un discours d’une bonne heure et demi. Il s’enregistrait tout seul. J’ai ramené ses propos chez moi. Là, je posais sa voix sur des musiques rythmiques. Car il avait une voix comme celle d’un griot ou d’un slameur. A l’époque, le slam n’existait pas.

A-t-il écouté et apprécié votre travail ?

Oui. Il aimait l’écouter une fois fini. Et c’est seulement à ce moment-là qu’il émettait son avis. Nous avons démarré la première partie en 1995 et elle s’est terminée en 1996.

Et quelle fut sa réaction ?


Il y a eu un sourire sur son visage. Il était aux anges. La musique lui faisait penser à celle de la Libération, quand les Américains sont arrivés en France en amenant le jazz. Finalement, il était slameur avant tout le monde. Sur cet opus, avec des titres puissants en réalisme, en vérité et en réflexion humaine, tels que « Pourquoi vivre ? », « La puissance de l’homme », « Emmaüs », il n’avait pas de préférences.

Ce projet devait rester secret ?


Oui, surtout à l’époque où nous le préparions. Nous y avons travaillé ensemble jusqu’en 2000.

Aujourd’hui, vous sortez de l’ombre avec ces chansons. Vous craignez les menaces, les pressions pour ne pas sortir l’album ?


Je n’ai peur d’aucune menace, même si je me rends compte qu’il peut y en avoir. Mais un projet aussi fort ne peut pas recueillir que des avis positifs. Il y aura toujours des gens contre. Je sais qu’il y a des gens d’Eglise qui aiment l’album. Sinon, il n’y a pas eu de problèmes majeurs. Et je tiens à préciser que Jean-Louis Aubert m’a soutenu. J’étais sur son site Internet. Il connaissait l’abbé Pierre personnellement. Hugues Aufray m’a également encouragé.

Mais alors, pourquoi avez-vous tant attendu pour rendre publique votre collaboration ?

Lorsque j’ai voulu éditer l’album, j’ai pris conscience que certains redoutaient que ce projet voie le jour. A cause de la teneur des messages. Sans oublier la personnalité de l’abbé Pierre. Au départ, je croyais que ça allait plaire à tout le monde. Lui me disait : « Tu te trompes. Tu vas devoir enfoncer des portes, mais faisons-le quand même. » Je crois qu’il avait raison : encore aujourd’hui, je n’ai trouvé aucune maison de disques qui voulait soutenir ce projet. Selon moi, c’est une question de finances. Les maisons de disques veulent faire de l’argent. Moi, mon but premier n’est pas d’en gagner, mais de faire passer le discours que nous a laissé l’abbé Pierre.

De quoi parliez-vous entre deux musiques ?


De notre projet, puis de l’actualité. Ensuite, cela variait : il me parlait souvent de son maître, Teilhard de Chardin, de ses amis, Einstein, Charles Chaplin, Robert Hossein… Souvent aussi, je posais une question et il me répondait pendant des heures. J’avais l’impression de faire le tour du monde. Il avait beaucoup d’humour et était très spirituel. A chacun de mes départs, il aimait me répéter : « Bon, adieu, car la semaine prochaine, je serai mort. » Il me le disait toutes les semaines. Autant il manifestait une joie de vivre, autant il était fatigué. Il ajoutait : « J’attends vivement les grandes vacances. » Il m’expliquait que sa vie de combat pour les pauvres était très difficile, épuisante, mais qu’à aucun moment il n’avait regretté d’avoir emprunté ce chemin. C’est un homme qui a beaucoup donné. Je ne l’ai jamais entendu se plaindre. Même si, parfois, il était déçu de certains hommes politiques qui devenaient carriéristes ou de certaines actions de ses contemporains.

Avait-il peur de la mort ?

Non, pas du tout. C’était vraiment un croyant. Pour lui, c’était presque un soulagement de partir.

La pochette de l’album est dotée d’une image forte et d’un titre lourd de sens : « Pourquoi vivre ? »

C’est lui qui a trouvé le titre. A ses yeux, il avait un double sens. La question comme la réponse sont positives. Vous avez remarqué le lettré de la pochette ? Je voulais rester dans l’authentique. L’abbé Pierre aimait utiliser sa machine à écrire, qui se trouvait sur son bureau. Le titre sort de cette machine. Il m’avouait parfois n’avoir plus la force d’écrire à la main.

Quand il prenait du recul, était-il satisfait de sa vie ?


Oui, avec un seul et unique regret : que ses actions pour aider les autres, pour bouleverser les consciences afin de construire le futur dans une harmonie bien plus humaine, entre autres, pour préserver notre terre, n’allaient pas plus vite.

Vous avez été l’un de ses derniers compagnons de route. Vous confiait-il ses pensées concernant l’amour ?


Oui, il me parlait de ses aventures amoureuses. Il trouvait que l’union entre une femme et un homme est une très belle chose. Il est certain que ce n’est pas l’idée première qu’on se fait des prêtres, qui sont isolés. D’ailleurs, je ne vous apprends rien, puisque ses écrits à ce sujet ont créé des problèmes. Il y a eu une lettre posthume qu’il a écrite au pape Benoît XVI et qui a été publiée. Il y parle du mariage éventuel des prêtres, mais aussi de la possibilité pour les femmes d’accéder à la prêtrise. Et également de la possibilité pour un inconnu de prendre la parole dans une église. Pour lui, il était impensable de vivre sans amour. Lui, il aimait. Il était certain que Dieu aimait aussi.

Comment vous êtes-vous quittés ?


Chaque fois que je m’en allais, je sentais qu’il attendait la mort. Et puis, il avait un peu peur de perdre la mémoire. Il m’avouait parfois ne plus trouver ses idées. Avant que je reparte vers le sud de la France pour cinq ans, il m’a dit qu’il priait tous les jours pour notre projet, afin qu’il aboutisse. On s’embrassait. Notre relation était un échange. Peut-être se voyait-il jeune en moi. Et moi, plus vieux en lui. C’est du moins ce que je ressentais.

L’avez-vous revu par la suite ?

Non, je n’arrivais plus à le joindre. J’ai contacté son secrétaire, qui m’a annoncé que l’abbé Pierre était très malade. J’ai juste reçu un e-mail qui disait : « Monsieur, le père est actuellement très fatigué. Les médecins lui ont interdit tout travail et toute visite. Malheureusement, je ne suis pas en mesure de vous dire quand il pourra de nouveau retrouver la possibilité de travailler. En attendant, je lui transmets votre demande et vous assure de toute notre amitié. »

Retrouvez l'intégralité de l'interview dans Ciné-Télé-Revue du 17 décembre 2009.

Propos recueillis par Maxime Quentin

 
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